Soirée conte

6e édition Regards Croisés
Des insectes et des plantes

Vendredi 16 novembre 2018

La Cigale et la Fourmi

La bibliothèque de Restinclières a fait le plein vendredi soir (une quarantaine de personnes dont 10 enfants) pour entendre Liliane Delattre, archéologue mais aussi entomologiste à ses heures et photographe (imatiamou.fr), nous raconter l’histoire de la fable bien connue de La Cigale et la Fourmi.

Il nous faut remonter presque à la nuit des temps, il y a quelques 2500 ans quand Esope, un Grec « hideux, petit et bègue »  aurait trouvé les bons mots  pour nous raconter le premier cette fable, parmi bien d’autres, à destination du peuple – les pauvres et les esclaves – et leur conseiller d’être de bons travailleurs prévoyants. Cette fable déclamée oralement en grec ancien puis traduite en latin,  recopiée dans les monastères et finalement imprimée, arriva aux oreilles de Jean de La Fontaine, qui avec son génie propre, en proposa une nouvelle version à destination du roi et de sa cour. Si le succès fut immédiat, les critiques fusèrent aussi très rapidement : la fourmi n’est pas très chrétienne et, lorsque la fable est entrée à l’école, l’on craignait que les enfants ne deviennent égoïstes. 

La fable de Jean de La Fontaine, placée en premier dans son recueil, ne contient pas une morale explicite car l’auteur s’adressait aux puissants et souhaitait les instruire sans les brusquer. Il valorise la cigale tandis que la fourmi, accumulatrice de biens, est égoïste. La cigale n’est pas sans rappeler la condition des artistes qui, à l’époque de La Fontaine, dépendaient du roi ou des mécènes pour subsister. Liliane propose une morale implicite qui s’adresserait aux riches, les invitant à donner un peu de leurs biens aux artistes, les cigales qui les divertissent si plaisamment. Aux XVIIIème et XIXème siècles, pour des raisons religieuses et philosophiques, cette fable donnera lieu à d’autres interprétations, favorables tantôt à la cigale et tantôt à la fourmi.

Liliane Delattre s’applique ensuite à nous montrer le succès extraordinaire de cette fable à travers les siècles et ses multiples illustrations, dans les éditions mais aussi dans des utilisations tous azimuts (monnaies, gravures, publicités, slogans …) jusqu’aux parodies récentes.

 Elle rappelle que dans la réalité, les cigales, après deux mois d’incubation dans une tige végétale, trois à quatre années de croissance dans le sol, ne vivent au grand air qu’environ trois semaines en été et qu’enfin seuls les mâles cymbalisent (puisqu’ils n’ont pas de cordes vocales pour chanter !) pour attirer les femelles. Un genre de fourmis moissonneuses correspond à celle de la fable. Elles récoltent des graminées et autres graines puis les mastiquent pour confectionner des pains qui nourrissent toute la colonie, larves et adultes. 

Liliane termine son exposé par la projection de quelques publicités modernes émanant notamment des banques et des compagnies d’assurances dont les messages s’inspirent davantage de la fable antique : travaillez et économisez mais aussi parfois avec le souci de la reconnaissance des artistes et des bienfaits de l’échange : la cigale chante et en contrepartie la fourmi accepte de la nourrir. 

À l’issue de cette plaisante conférence richement illustrée, le public était invité à partager le pot de l’amitié préparé par Evelyne Aulagner, responsable de la bibliothèque.

Pour les amateurs du genre, la version de Walt Disney de 1934 est accessible sur le net, avec un final qui aurait surement plu à Monsieur de La Fontaine : 

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Régine Paris avec l’aimable relecture de Liliane Delattre

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On était en hiver et les fourmis faisaient sécher leur grain que la pluie avait mouillé.

Une cigale affamée leur demanda de quoi manger.
Mais les fourmis lui dirent :

 « Pourquoi n’as-tu pas, toi aussi, amassé des provisions durant l’été ?

 — Je n’en ai pas eu le temps, répondit la cigale, cet été je musiquais.

 — Eh bien, après la flûte de l’été, la danse de l’hiver », conclurent les fourmis.

Et elles éclatèrent de rire.

Esope (VIIe-Ve siècle avant J.-C.), Fables,
Traduction de Claude Terreaux, Arléa, 1994
  • LA CIGALE ET LA FOURMI de Jean de La Fontaine (*)

La Cigale, ayant chanté
                  Tout l’été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue.
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau (1).
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.
Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’août (2), foi d’animal,
Intérêt et principal.
La Fourmi n’est pas prêteuse ;
C’est là son moindre défaut (3).
Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse (4).
Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
Vous chantiez ? j’en suis fort aise :
Et bien ! dansez maintenant. 

LA CIGALE ET LA FOURMI de Jean de La Fontaine (*)

(*) sources : 
 » Le canevas de départ pouvait être fourni au poète à la fois par l’apologue original d’Esope et par la version qu’en propose Aphtonius, qui figurent l’une et l’autre, avec leur traduction latine, dans le recueil de Nevelet.  » (M.Fumaroli : L.F. Fables, éd. La Pochothèque) 

(1) Jean-Henri Fabre (1823-1915) dans ses « Souvenirs entomologiques » relève les erreurs de L.F. concernant la cigale : elle ne dispose pour s’alimenter que d’un suçoir et n’a rien à faire de mouches ou de vermisseaux.
Il y a d’autres fantaisies : La cigale meurt à la fin de l’été et ne peut donc crier famine quand la bise souffle.
La fourmi, qui dort en hiver dans sa fourmilière ne peut l’entendre ; d’autre part, elle est carnivore et n’amasse pas le grain…
« La Fontaine est un naturaliste plein de fantaisie, sans souci de la vérité […]. Mais […], c’est un peintre animalier de grande valeur. » (René Bray Les « Fables » de L.F.) 

(2) L’août est la « moisson qui se fait durant le mois d’août » (Richelet) 

(3) comprendre qu’elle n’a pas ce défaut : elle est tellement économe que la bienfaisance fait partie du gaspillage.

(4) à l’époque, ce féminin n’est utilisé que dans le burlesque, en riant. Source : Maison natale de Jean de La Fontaine à Château-Thierry (Aisne)

Publié le 20 novembre 2018, dans regards croisés, et tagué . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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